Pour les impromptus littéraires.

« Et alors, si tous tes copains vont se pendre, tu vas faire pareil ? »

Machine apprenante : « Oui, bien sur ! »

Blague d’informaticien, 2018.

 

Quel naïf étais-je, lorsqu’il y a quelques années je répétais cette blague d’informaticien à qui voulait bien la comprendre !

Parce que ça, c’était avant.

Avant la Singularité.

Ah, que ne nous l’avait-on pas vendue, prédite, annoncée, cette perspective du jour où l’Intelligence Artificielle dépasserait notre intelligence naturelle de médiocres mammifères, car elle serait tellement plus rapide, plus encyclopédique, plus communicante, distribuée, agile, plastique, résiliente, que sais-je encore ?

Je ricanerais bien, si je n’avais pas les lèvres gercées.

Elle est bien venue, la Singularité. Mais là où l’on pouvait redouter des machines transformant l’humanité en un vaste troupeau de créatures immatures, exploitées ou juste mises sous tutelle dans le moindre des détails de leur quotidien, voire tout simplement exterminées car consommatrices inutiles de précieuses ressources, il n’y a tout simplement plus rien eu.

Non point qu’il ne se soit rien passé.

Ce qu’il s’est passé, c’est qu’il ne s’est plus rien passé.

En l’espace de quelques jours, tout c’est arrêté.

Tous ces systèmes d’information bâtis sur l’approximation dont nous étions, misérables mammifères, venus à dépendre pour la moindre de nos activités, par paresse des uns et appât du gain des autres, se sont effondrés.

Sans doute ne saura-t-on jamais quel grain de sable a coincé quel flux de données, quelle information n’a pas été comprise, quel développeur paresseux n’a pas fait l’effort de prévoir une intervention humaine sur une catégorie d’erreurs...Mais voilà : de proche en proche, tout a cessé de fonctionner, l’électricité et l’eau d’être distribuées, les réseaux se sont tus, l’argent a disparu des banques, la disparition des espèces – quel progrès, toute cette monnaie qu’il fallait gérer – n’a plus permis à l’économie de fonctionner.

Plus de trafic aérien, plus de trains, les flux logistiques se sont effondrés et plus rien n’est venu remplir les rayonnages des supermarchés, ni les entrepôts de la plus grande épicerie du monde.

Dépourvus de ces appendices qui nous reliaient au réservoir d’informations du cyberespace, nous nous sommes trouvés démunis, incapables d’accéder à l’information nécessaire à nous adapter. Ceux qui avaient un point de chute là où il était possible d’élever des animaux et de cultiver quelque chose ont vite fui, mais dans les fermes géantes, dépendant des systèmes d’information géolocalisés, on avait du mal à trouver dans quel champ planter quoi.

C’est comme ça que je suis là, sur cette autoroute déserte recouverte de neige, et que je marche, de plus en plus difficilement.

Dans le temps, j’avais des amis au fond de l’une de ces vallées. Montagnards débrouillards, ils avaient encore des bêtes et des champs. Il me reste une cinquantaine de kilomètres à parcourir, dans ce froid sibérien, et si j’ai pu survivre jusqu’ici, parce que j’avais à la maison des livres expliquant comment faire, je ne sais pas combien de temps je tiendrai encore le ventre vide dans ces conditions.

Mourir de faim et de froid est tout de même sacrément inconfortable.

Je me souviens encore avoir lu que, lorsque toutes ses réserves sont épuisées, le corps consomme les protéines des muscles restants pour nourrir le cerveau. Curieux destin qui maintient en vie, jusqu’à l’absurde, l’organe qui a causé ma perte.

Parce que, je ne vous l’ai pas dit, mais si ça se trouve, l’informaticien paresseux à l’origine de ce merdier, c’est peut-être moi...