Pour les Impromptus Littéraires.

D’un côté de la rue, trois musiciens déroulent les classiques des années 80.

De l’autre côté, deux rangées de tables sont occupées par des vacanciers et des curistes.

Au milieu, sur la chaussée libérée de la circulation automobile par la police municipale, quelques danseurs s’amusent en cadence, y compris un solitaire alcoolisé qui s’applique à se déhancher à contretemps.

La fête bat son plein, comme chaque jeudi soir, dans le cadre des efforts de l’équipe municipale pour sortir de sa torpeur estivale cette station thermale un peu désuète.

Moi, je suis calé contre un platane, profitant d’un cône d’obscurité pour y dissimuler mon inconfort. J’aimerais, pourtant, j’aimerais tant m’amuser aussi.

Je regarde et j’envie, exaspéré par mon incapacité à lâcher prise.

La fête bat son plein, je crève d’envie d’en faire partie et je trépigne d’impuissance.

Et je me souviens.

J’avais treize ou quatorze ans, l’âge de l’intolérance musicale, l’âge ou l’arrogance est maître du jeu.

La famille se rassemblait en vue des agapes de Noël, et ma grand-tante était arrivée toute joyeuse de la veillée festive de la veille, particulièrement enthousiasmée par une chanson toute nouvelle accompagnée d’une chorégraphie ludique basée sur l’imitation rythmée du dandinement d’une file de canards.

Évidement, l’adolescent que j’étais s’était empressé de prendre cette mièvrerie commerciale avec des pincettes...sauf que quelque chose avait arrêté net mes sarcasmes.

C’était la joie.

Quarante ans plus tard, je me souviens encore de la joie de ma grand-tante à l’évocation de cette chanson, de son sens de la fête.

Pourquoi l’aurais-je privé de cette joie au profit d’un intellectualisme approximatif ?

« La joie véritable est le bonheur de l’âme... »

La fête bat son plein, et je maudis ma tristesse si convenue de littérateur frustré, à peine réconforté par la douce chaleur de l’écorce d’un platane en cette belle soirée d’été.