Pour les Impromptus, avec toute ma tendresse pour la forêt de Fausses Reposes.

Longtemps, je me suis levé du pied gauche.

Au sens propre, c’est le cas un peu tous les jours, je suis du côté gauche du lit, donc c’est le pied gauche qui émerge le premier de la couette, Mais au sens figuré aussi.

Je ne suis pas du matin.

Pourtant, j’aime le matin, mais je dois me faire violence pour être en condition d’en profiter. Il faut que le jeu en vaille la chandelle.

Comme ce matin.

Ce matin, l’Île de France est encore plus grise que d’habitude, noyée dans le brouillard. Il fait froid, humide, et j’ai du me faire encore plus violence que d’habitude pour mettre le nez dehors. Il y a même eu rébellion, je n’ai pas enfilé mon costume de coureur à pieds certifié stoppeur de vent et d’humidité, le nombre de couches réglementaires, qui évacuant la transpiration, qui conservant la chaleur mais pas trop, je ne me suis pas sanglé dans les attaches du sac dans lequel se glissent habituellement poche à eau et gels énergétiques.

Un pantalon de toile un peu passé, ma vieille parka dont la doublure en polyester a le toucher du doudou de mon enfance, et je suis parti, à travers les rues où régnait encore l’agitation du début de journée – le bobo francilien n’est pas toujours un lève-tôt – pour gagner, enfin, la Forêt.

Ma forêt, c’est une pauvre forêt périurbaine, domaniale certes, six cent hectares coincés entre quartiers résidentiels, autoroute, voies ferrées, coupée de départementales au trafic automobile soutenu, envahie de promeneurs pas toujours respectueux de l’écosystème…

Souvenir des vastes futaies organisées pour les plaisirs des chasses royales, elle a bien perdu de sa prestance, mais j’y suis attaché, au point de surmonter ce matin mes réticences pour aller la parcourir alors qu’avant de s’endormir pour plusieurs mois, elle expose – explose – comme dans un baroud d’honneur toute la palette des sensations de l’automne.

Je guette ces jours, précieux, car le feu d’artifice est une concordance de temps délicate. Il faut que la palette des jaunes et orangés des hêtres, des châtaigniers et les rouges des rares érables s’équilibrent, et un coup de vent suffit à détruire l’harmonie. Le soleil peut être de la partie, mais le brouillard de ce matin donne une imprécision, une sobriété qui me va. Pour ne rien gâcher, le brouillard favorise la conservation d’un peu de chaleur au sol, qui encourage les cohortes de collemboles dans leur travail d’exploitation méthodique des nutriments apportés par les premières couches de feuilles mortes.

Et pendant que les millions de petits arthropodes se démènent, les champignons poussent presque à vue d’œil.

C’est cette période de l’année où je regrette quelques instants mon incompétence crasse en mycologie, mais je n’en profite pas moins du spectacle.

Et les odeurs, donc. Cette odeur de sous bois, fruitée, vive, qui parvient enfin à surmonter les vapeurs de la ville...le brouillard étouffe les bruits de la métropole, cache les immeubles la tour de télécommunications et chasse les promeneurs.

Et ma pauvre forêt périurbaine oublie son triste sort de jardin public et se croit, l’espace d’une journée d’automne, un vrai paradis sylvestre.