Pour les Impromptus littéraires

On ne va pas en faire une pendule ?!

(saynète totalement improbable)

 

La réunion de service s’éternise. Les fortes têtes pinaillent autour des menus tracas quotidiens. Le chef de service s’impatiente.

- De toutes façons, nous sommes prisonniers de l’inertie des services. On ne va pas en faire une pendule ! »

Il n’a pas complètement tort. Le Char Français, vieux groupe familial incontournable dans l’écosystème militaro-industriel hexagonal, objet de curiosité chaque fois qu’il gagne un marché face à des concurrents dix fois plus gros que lui, présente une singulière capacité à l’autisme dans certain domaines, et l’entretien des locaux où nous sommes en fait partie : climatisation erratique, éclairage névrosé, réseaux informatiques souffreteux et toilettes bouchées avec une régularité à faire pâlir un coucou suisse bien né.

Donc, à quoi bon en faire une pendule, puisque ça ne changera rien, si ce n’est subir la visite bruyante d’une délégation du Comité Hygiène Sécurité et Conditions de Travail.

- Ben, si ! »

Je regarde autour de moi, j’ai parlé hors de mon propre contrôle, en contradiction avec la réflexion que je venais de mener. Mes collègues me regardent, perplexe. Je grimace, le retour d’une vieille douleur thoracique lorsque le stress s’approche d’un niveau intolérable.

- Ben si » reprends-je, « on doit en faire une pendule. Un foin. Un esclandre. Faire pipi par terre et se rouler dedans jusqu’à ce que ça mousse »

Je toise ma douzaine de collègues, chef compris, du regard, avant de poursuivre :

- Je ne sais pas mais moi, je ne supporte plus que ce soit toujours la même histoire d’inertie, de processus, que l’on doive se résigner à subir. Nous faisons notre part du deal, pourquoi devrions-nous nous résigner à ce que les Chars n’en fassent pas autant ? C’est injuste, anxiogène, nous en souffrons tous jusque dans notre chair et tu voudrais que nous n’en fassions pas une pendule ? »

J’ai fini ma tirade les yeux dans ceux du chef de service.

Il m’a regardé, un peu agacé.

- C’est bon ? T’as vidé ton sac ? Ça va mieux ? »

J’ai réfléchi.

- Ouais, ça va plutôt mieux... » J’ai refermé mon cahier de notes, glissé le stylo dans la poche de la veste. J’ai souri, je me suis levé, et j’ai quitté la salle de réunion. J’ai regagné ma place, dans le bureau paysagé, pris mon sac à dos avec les affaires de sport inutilisées depuis un mois, ma petite boite à outils, le chargeur de mon téléphone, la boîte en fer blanc décorée d’un paysage alpestre contenant mon stock de sachets de thé et de café, glissé le tout dans le sac de courses que j’ai toujours dans mon cartable et je suis parti.

Et en passant devant la rangée d’horloges du hall d’entrée et leur farandole de fuseaux horaires, je lui ai adressé un doigt d’honneur en ricanant :

- tiens, pour toutes les pendules ! »